22 août 2008
Le nombril du monde
La dernière fois je vous avais donné rendez-vous la semaine suivante. Hé hé. Ç'aurait été trop beau de m'y tenir, pensez-vous. Ce retard conséquent mérite bien une petite explication.
Depuis plusieurs mois j'ai envie de vous parler du Québec, cette Belle Province à l'ouest de laquelle, vue de France, plus rien n'existe d'autre que les chutes du Niagara et les États-Unis. Aussi, quoi de mieux que de profiter de notre petite virée aux célébrations des 400 ans de la ville de Québec (rien que ça) début juillet pour disserter un peu là-dessus. Mais voilà, il se trouve que c'est pas vraiment de la promotion touristique que j'allais faire. À vrai dire, si j'avais rédigé quelque chose dans la foulée, on aurait très vite sombré dans la vulgarité. Alors j'ai préféré m'abstenir, attendre que ça murisse un peu et que la température retombe. On est entre gens de bonne compagnie après tout. C'était sans compter sur la capacité de quelques uns d'entre nos lointains cousins à nous gratifier régulièrement des réflexions que leur procure leur sagesse millénaire. Parce que, voyez-vous, Observer le Québec depuis l'autre côté de la rivière c'est un peu comme zapper entre McGyver et les apparitions de Bush et Sarkozy, louée soit sa pensée bienveillante. McGyver parce que chaque jour que Dieu fait vous amène une nouvelle histoire, Bush et Sarkozy, ses lumières nous éclairent, parce qu'à chaque fois qu'ils ouvrent la bouche tu crois qu'ils viennent de toucher le fond, et le lendemain, oh miracle de l'insondable abysse qu'est le cerveau humain, ils te prouvent que la psychologie a de beaux jours devant elle en sortant une connerie encore plus grosse que la précédente.
C'est pourquoi, chers amis, je me contenterai ici de vous résumer un été charmant de « vus et entendus » et d'actualité québéco-québécoise. Les propos suivants n'engagent bien entendu que moi, d'autres vous tiendront un discours différent.
Ça commence aux 400 ans de la ville de Québec. Je dis bien « de la ville de Québec », parce que franchement, on sait plus trop ce qu'il en est une fois qu'on s'y trouve. 400 ans de présence française en Amérique, 400 ans de la ville ou encore 400 ans de province du Québec. Et aussi faux historiquement parlant soit-il, c'est cette dernière qui semble l'emporter dans le cœur des gens. Soit.
«Mon Québec 2008 » ça s'appelle.
Ça donne le ton. Et ça, faut reconnaitre qu'il n'y a pas mieux nommé. On a été plusieurs à s'y rendre séparément durant l'été, ben on en est tous reparti avec le sentiment un peu nauséeux que c'était vraiment leurs 400 ans, et qu'ils avaient surtout pas l'intention de partager. D'autres vous diront qu'ils avaient pas envie d'être récupérés par le gouvernement fédéral. On peut en discuter. Mais dans la rue, c'était surtout un grand moment d'autosatisfaction béate, mêlé à la nostalgie d'une époque disparue. Le spectacle officiel, au demeurant artistiquement très beau, rassemblait une kyrielle d'artistes québécois tous plus vieux les uns que les autres. Non parce que, excusez-moi, mais Robert Charlebois et Dianne Dufrèsne (dont je ne critique aucunement la qualité de l'œuvre) c'est pas à proprement parler les forces vives et l'avenir de la province. Quoi que ça a semble-t-il plu à l'assistance, qui question âge moyen, rivalisait sans problème : devant nous s'étalait une forêt de têtes grisonnantes, à la peau bien blanche, et agitant tous avec fierté un petit drapeau du Québec (et non pas de Québec, je la refais mais c'est parce que ça m'énerve). Bon, pourquoi pas on se dit. Ils sont nostalgiques de leurs luttes passées (Révolution Tranquille dans les années 60-70), du rêve qui allait avec et des progrès qui ont suivi. C'est louable. Là où ça l'est moins c'est qu'il y a une absence flagrante de regard vers l'avenir, de transmission aux jeunes, bref de renouvèlement. Puis vint la réflexion suivante, commise sur scène par le comédien jouant Champlain : « Quand un Européen et un Indien se rencontrent, ça donne un Québécois ! » Les métis apprécieront. Je vous rapporte pour résumer grossièrement l'état d'esprit contemporain au Québec vis-à-vis des Autochtones ce que m'a dit un jour une prof de l'Université d'Ottawa : « les Québécois, ils se réclament tous un ancêtre Indien, mais il n'y en a aucun qui voudrait en avoir un pour cousin ». Et vint enfin, pour clore le spectacle, l'« hymne » québécois, la très jolie chanson écrite par Gilles Vigneault en 1975, Gens du Pays, dont le refrain lance :
« Gens du pays c'est votre tour De vous laisser parler d'amour »
Vous l'avez compris, à l'époque c'était fort. Maintenant, les jeunes québécois ils ont tous des I-pod, papa et maman un SUV et la maison qui va bien en banlieue. Mais c'est toujours bien vu de se plaindre des misères que nous ont fait les Anglais depuis la Conquête (1763) et de l'oppression qui a fait de nous des Nègres blancs d'Amérique. Bon. On continue bien à chanter la Marseillaise, c'est pas pour autant que les hordes barbares sont aux frontières.
Alors on s'en va déambuler dans les rues décidément très belles du vieux Québec, construites sous le régime français et préservées depuis. Mais c'est un peu comme à Paris, y a toujours un local pour vous gâcher la fête. En l'occurrence, là c'était un artiste montréalais qui faisait des acrobaties sur son bmx devant le Château Frontenac. Et que je te parle en français, et que je te parle en anglais, et que je te raconte ma vie, et que je t'embrouille... vous connaissez les ficelles du spectacle de rue. Et que je te demande qui vient d'Europe (en anglais), « faites du bruit ! », « wouéééé ! », et que je te demande qui vient des États-Unis (toujours en anglais), « faites du bruit ! », « wouéééé ! », et que je te demande qui vient du Québec (en anglais encore) , « faites du bruit ! », « WOUÉÉÉÉ !!!! ».
Évidemment.
Et que je te rajoute juste derrière (en français cette fois) « on sent bien les Québécois, vous êtes plus vivaces, plus dynamiques ! », terminant cette brillante tirade par un (en français toujours) « c'est pas grave ils ont pas compris ». Rires dans l'assistance, incrédulité des gens qui n'ont effectivement pas compris la subtile vanne. On s'est barré écœurés. Et puis on est rentré dans la foulée, on en avait marre.
La semaine suivante, tu apprends que Paul McCartney vient donner un concert sur les Plaines d'Abraham pour les 400 ans de Québec. Évidemment, tu es un peu déçu parce que tu vas rater ça, ça aurait pu être sympa. Fort heureusement, l'actualité vole à ton secours en te servant tout frais, tout chaud, la dernière farce proférée par quelques allumés nationalisant. Parce que, un Anglais sur les Plaines d'Abraham (lieu de l'infamante défaite des Français face aux Anglais en 1759), c'est pas correct. Alors on écrit une lettre à Sir Paul pour lui rappeler deux trois « fondamentaux » d'histoire, et lui signifier que c'est pas sa faute, il avait qu'à chanter en Français. Ben voyons donc. Ça a quand même fait les gros titres pendant 2 semaines, McCartney a du faire une mise au point publique et les politiques de tous bords sont montés au créneau. Résultat de l'affaire : plus de 200 000 personnes sous la scène le jour du concert. Amen.
Passent quelques semaines de calme relatif, après tout c'est l'été, on se ménage. Seul un artiste montréalais (décidément) croisé dans les rues d'Ottawa début août vint troubler la torpeur dans laquelle nous étions plongés. Le gars faisait des tours de passe-passe, et que je discute, et que je... vous connaissez maintenant. Arrive le tour où je fais disparaitre une bouteille de bière dans un sac à bouteille de bière (sac en papier marron classique). Et là, je t'explique bien, assistance médusée, que « chez nous, au Québec », on a pas le droit de boire sur la voie publique alors on cache ça dans des sacs. Hé patate, c'est pareil de l'autre côté de la rivière ! Pauvre nouille...
Puis commencent les JO. Et là, blam ! Scandale : les athlètes québécois n'auront pas le droit d'arborer le fleur-de-lisé (surnom du drapeau de la Belle Province) pendant les compétitions, selon un règlement émis par Pékin qui n'autorise l'apparition que des seuls drapeaux des 205 nations officiellement représentées aux JO. Ok, c'est destiné à calmer les velléités pro-tibétaines d'éventuels troubles-fêtes, mais du coup ça emmerde un peu les Écossais, les Gallois et les Flamands. Et les Québécois. Tollé au Parti Québécois, c'est inadmissible, Monsieur le Premier ministre faites-quelque chose, protestez donc, on a pas idée, etc. ! Pensez-vous. Faudrait peut-être déjà demander leur avis aux principaux intéressés, et puis ensuite faudrait qu'ils gagnent des médailles (ok, elle était gratuite celle-là).
Et là coup de théatre, la ministre de la santé du Québec a le malheur de lâcher devant des micros qu'on ne va pas se battre pour des histoires de bouts de chiffon. Rooooh putain. L'outrage ! Colère noire de Pauline Marois (la présidente du Parti Québécois) qui rue dans les brancards, hurle à la démission, on a pas le droit de salir ainsi le drapeau et tout et tout. La ministre a du présenter ses excuses publiques...
Voilà. Je vous épargne le mini débat sur la médiocrité visuelle de la tenue des sportifs canadiens à Pékin (c'est vrai que c'est pas joli joli), c'est bien des anglais qui ont dessiné ça, nos couturiers du Québec auraient fait mieux, etc.
Sont drôles, hein !
Je laisse à Beaumarchais le soin du mot de la fin :
« Empressons-nous de rire de tout, de peur d'être obligés d'en pleurer. »
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